Un terroir est défini comme un concept englobant les points suivants : le climat (pluviométrie, ensoleillement, vent, températures annuelles), la terre (géologie, composition microbiologique et chimique des sols, exposition) et les hommes, à savoir le dernier vecteur des éléments précédemment cités, qui par leur savoir-faire et leur maitrise, sauront extraire la quintessence du lieu où ils mettent en pratique leur art. Entre les deux se trouve un autre vecteur tout aussi important : la vigne pour le vin (en l’occurrence le cépage pour être encore plus précis), le théier pour le thé, l’arbre à café, le cacaotier (Theobroma Cacao), et bien d’autres encore selon le produit obtenu.

La terre, le ciel, et les hommes donc. Jusqu’à aujourd’hui, nous avons su apprivoiser le terroir, et le magnifier grâce à des techniques transmises de génération en génération. C’est pourquoi nous sommes en mesure aujourd’hui de classifier certaines zones en « grands crus », « great growth » pour les anglais ou « Grosse Gewächs » en Allemagne.  Nous avons identifié des zones où les facteurs, associés au savoir-faire local, donnent des « produits du terroir » que nous ne pouvons imiter ou transposer dans un autre lieu, même si nous le voulions. Cette originalité est ce qui fait une des caractéristiques majeures du terroir : c’est un lieu inimitable, non transposable, unique.

karsten-wurth-inf1783-97608-unsplashPhoto by Karsten Würth (@inf1783) on Unsplash

Or, comme nous le savons, tout se transforme. Rien n’est fixe éternellement. Le terroir est donc menacé. Mais par quoi ? Aujourd’hui, son principal ennemi  est le changement climatique. Qui dit réchauffement dit récoltes différentes, produits différents, et bientôt la Bretagne pourra (re)produire des vins exceptionnels, avec le même climat qu’à Pauillac (mais pas les mêmes sols), ou même pourquoi pas imiter les meilleurs vins Siciliens (soyons fous le temps de cet article). Ceci serait le discours alarmiste ambiant en 2018.

Néanmoins, Roger Dion, géographe, relativise l’importance du climat, de la nature des sols et de la latitude dans la production des grands vins. Dans un travail consacré à la création du vignoble bordelais il écrit :  » C’est peut-être sur les terres plates de Gascogne qu’il faut aller chercher les plus beaux exemples du talent et de l’énergie des viticulteurs français. On voit, en ce pays, de nobles vins croître sur des sols réputés les plus contraires à la vigne, sur l’arène infertile, que le vent soulève comme sur l’argile grasse des fonds des vallées« . L’homme serait donc selon lui l’acteur principal dans la transmission d’un « goût de terroir » particulier.

Si nous restons sur l’idée que le terroir est une base d’éléments bien précis non transposables, alors il y a du soucis à se faire pour l’avenir des terroirs dits exceptionnels, voire légendaires, comme celui de la Romanée-conti pour ne citer qu’un exemple. En revanche, si nous suivons l’idée de Roger Dion, il suffira de continuer à former des vignerons talentueux et ils sauront magnifier les nouveaux terroirs qui seront à leur disposition si le réchauffement climatique suit son cour.

Mais le réchauffement climatique n’est pas le seul ennemi. Le pire serait en fait…l’Homme lui-même. Nous évoluons en tant qu’êtres humains. Et nous faisons face aujourd’hui à des problèmes et des questions que le monde n’a encore jamais contemplés. Une des questions majeures aujourd’hui est celle de notre capacité à nourrir l’humanité toute entière. Récemment, un chef étoilé, Thierry Marx, aurait mis au point des pilules de nutrition contenant tous les nutriments nécessaires au bon fonctionnement du corps humain. Cela résoudrait définitivement les problèmes de la faim dans le monde. Et cela permettrait des avancées considérables en matière de conquête de l’espace, par exemple. Mais ça éradiquerait au passage le concept du terroir (à moins qu’ils inventent des pilules « grands crus »). Et ça créerait de nouveaux problèmes de lien à la terre et à la nature.

Mais c’est comme cela que nous évoluons. Nous n’avons plus besoin de marcher à quatre pattes, ni d’avoir des poils partout sur le corps, alors peut-être un jour n’aurons-nous plus besoin de mastiquer (et nous perdrons au passage toutes nos dents pour les remplacer par des gencives bien roses et lisses) ? Dans un milliard d’année, les hommes se nourrirons-t-ils de prajna ?

dharm-singh-727510-unsplashPhoto by Dharm Singh on Unsplash

Une autre vision possible, et que je préfère de loin personnellement, serait justement l’effet totalement inverse de ce qui se passe aujourd’hui : au lieu de se détourner du terroir et de ce que nous infligeons à la terre, nous serions capables de développer notre sensibilité et notre relation à la nature au point de vivre en totale harmonie avec elle. Un peu comme dans Avatar, sur la planète Pandora. Et là, les Romanées-Conti et autres Pétrus n’ont qu’à bien se tenir, car ils deviendraient le vin de tous les jours, qu’on verserait en offrande aux arbres tellement nous serions baignés dans des lacs de jus de la treille délicieux.

Et encore, je dévie à peine.

Credit photo couverture : Andreas Wagner