Nous abordons le vin en occident avec nos esprits cartésiens. L’approche sensorielle est très liée à une approche scientifique de l’analyse des sensation perçues lors de la dégustation. En Orient, terre de thés de terroir (cette notion existe là-bas exactement comme pour les terroirs et le vin français), le goût du thé a une importance majeure bien sûr, et il est sujet à l’analyse sensorielle, mais ce n’est pas la seule dimension de ce breuvage qui va intéresser nos amis asiatiques.

Là-bas, on parle du Qi (ou chi) du thé.

Le Qi du thé, c’est l’énergie ressentie lors de sa consommation, avec des effets plus ou moins notables selon le type de thé et la quantité consommée. Le thé, qui possède une histoire millénaire, est étroitement associé à la philosophie Bouddhiste, et principalement à sa consommation par les moines de tous temps lors de longues heures de pratique de la méditation. Ses effets relaxants, permettant aussi une concentration plus accrue et une certaine énergie calme et tranquille, ont fait de cette petite feuille l’infusion privilégiée des chercheurs de sagesse.

Lu Yiu

Lu Yu, grand maître du thé (733-804), auteur du ChaJing, le « Classique du Thé« 

En Occident, nos moines Cisterciens et Bénédictins ont élu, à partir du V ème siècle environ, le vin comme boisson de soutien à leurs tâches quotidiennes relativement ardues et physiquement demandeuses. Cultiver la vigne, récolter le raisin et faire le vin faisait alors partie d’une discipline incluant prières, méditations et chants quotidiens, associé à des périodes de silence. Et de consommation de vin bien sûr.

Ces deux cultures ont compris l’importance des effets de certaines boissons offertes par la nature sur le corps et sur l’esprit. Or, nous connaissons bien les effets du vin en Occident, et avons (plus ou moins) conscience de ce que l’ivresse provoque en nous. Mais est-ce vraiment l’unique forme de modification d’états de conscience que ces moines Cisterciens et Bénédictins recherchaient?

L’énergie des sols a été étudiée par ces hommes en utilisant des pratiques empiriques et parfois grégaires qui pouvaient impliquer entre autres de goûter la terre des parcelles jugées propices aux meilleur crus. Goûter la terre… Pour cela, il fallait être en lien avec le concept d’énergie.

krystal-ng-771465-unsplash.jpgPhoto by Krystal Ng on Unsplash

Mais revenons maintenant un peu à nos théiers et moines Bouddhistes d’Orient. L’arbuste Camelia Sinensis qui produit les feuilles de thé ressemble beaucoup à la vigne, qui elle est une liane. Le théier et la vigne ont en commun qu’ils aiment tous les deux les sols très minéraux : calcaire, granite, schiste pour ne citer que quelques exemples.

Notre corps aussi aime les minéraux : il en contient sous forme de sels. Le vin, le thé, ces boissons en regorgent. Boire ces breuvage, c’est boire la terre, le sol, l’énergie, et cette énergie du sol entre en vibration avec l’énergie de notre corps contenue dans ces sels minéraux, entre autres. Vous pensiez que les moines Bénédictins, Cisterciens et Bouddhistes étaient fous?

Maintenant, il faut comprendre que nous vivons en Occident dans une culture très cartésienne, comme mentionné précédemment. Quoique… Notre monde moderne met bien sûr en avant la science et la technologie; Mais toute nos traditions ancestrales sont-elles vraiment perdues? N’y-a-t-il plus aucun druide en Bretagne, plus de sourciers dans les terres françaises, plus de magnétiseurs, de chamanes et de passeurs, de chevaliers? Lorsqu’on s’enfonce un peu plus dans nos campagnes profondes, ou qu’on creuse plus loin parmi les bons contacts, même dans des villes comme Paris, des portes s’ouvrent et des hommes et des femmes nous parlent d’une autre approche de la réalité moins…concrète. Pas forcément déconnectée, ou arriérée, mais toujours vivante et présente, en harmonie parfois, en porte à faux d’autres fois, mais toujours garante et protectrice de traditions.

En Orient, ces façons de voir le monde peuvent être plus naturelles, innées, car intégrées dans une culture millénaire. Là-bas, Le thé, vecteur de beaucoup de messages, est toujours abordé aujourd’hui pour son aptitude à transférer l’énergie, le Qi, à celui ou celle qui le boira. Plus que jamais peut-être, il est recherché à ces fins. Au point que la bulle spéculative concernant un certain type de thé, le Pu Erh (le seul type de thé ayant subit une fermentation), a littéralement explosée ces 20 dernières années. La raison : ce thé possède la capacité de se bonifier avec le temps, et d’acquérir un Qi recherché par les fanatiques de ce breuvage. Et prêts à payer des sommes astronomiques pour se l’approprier.

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Belles galettes de thé Pu Erh

Voici des commentaires à propos du thé Pu Ehr que nous pouvons lire sur certains forums de passionnés de ces types de thés, notamment sur le site www.teachat.com (en anglais, commentaires traduits ici pour l’article) :

« Qi puissant, clairevoyance accrue de (mon) corps et (de mon) esprit. Savoir-faire artisanal exceptionnel« . (Au sujet d’un Pu Erh des années 1980)

« Le meilleur thé à boire tout au long de l’année est le pu Erh. Il ne refroidit pas le corps comme les thés verts, ou les oolongs. Et ses propriétés en fait réchauffent le corps et encouragent la circulation du sang. Combiné à ses propriétés digestives et immuno-actives, cela en fait un thé idéal à boire sans modération. L’énergie qu’il procure est considérable. »

« Je ne suis pas docteur, mais l’énergie du thé fait partie des connaissances de base en Chine, même si un peu moins parmi la jeune génération d’aujourd’hui. A prendre avec du recul bien sûr, mais ce savoir est bien réel. »

Certains thés de haute montagne sont d’une rareté telle, que le prix au gramme peut atteindre les 150€…! Ces thés sont produits à partir de théiers millénaires, appelés Gushu. Arbres d’une rareté évidente, ils ne produisent que quelques kilos de feuilles par an : pré-vendus aux enchères bien sûr (ça vous rappelle quelque chose?). Pour décrire ces thés en bouche, les amateurs ne parlent plus d’arômes de pomme, poire, végétaux ou minéraux… Mais de notes sombres et lumineuses. Pourrions-nous apprendre de cette approche et déguster le vin d’une telle façon, peut-être d’une manière plus riche et ouverte? Je crois que oui.

Dans ces zones protégées où poussent les théiers légendaires, aucun intrant chimique n’est autorisé. Lorsqu’un importateur, même renommé, souhaite visiter une forêt spécifique contenant des théiers millénaires protégés, il est interviewé par le garde forestier qui pose toujours la même question : comment ressentez-vous le Cha-Chi (énergie du thé en chinois) ? La réponse donnée pourra découler sur une visite de la forêt, ou un retour à la maison… La sévérité est poussée si loin que les routes pour accéder à ces zones restent faites uniquement de terre et de cailloux, et le goudron a été interdit dans des rayons de plusieurs dizaines de kilomètres, pour empêcher toute contamination des racines. Un incident est à l’origine de cette prise de position radicale : des théiers millénaires avaient été repérés près d’un village, et lors de la bulle spéculative des Pu Erh, les villageois ont décidé de cimenter le sol autour de ces arbres pour les protéger. Résultat : ils ont péri (les théiers). Triste histoire.

ethan-weil-540811-unsplashPhoto by Ethan Weil on Unsplash

Alors, que penser de cette approche du thé en termes d’énergie? Pouvons-nous appréhender le vin de cette façon, et par la même occasion s’ouvrir à une dimension toute nouvelle et fascinante de ce breuvage?  Beaucoup de vignerons et vigneronne on déjà entrevu autre chose que la seule dimension chimique et moléculaire du vin. Ne serait-ce que les pratiquants et pratiquantes de la biodynamie : ceux et celles qui s’inspirent de cette méthode puisent dans des ressources bien spécifiques la vitalité de leur vin. Et cette vitalité, ils entendent bien la faire ressentir dans le corps et l’esprit de celui ou celle qui la boira.

Alors, maintenant que vous savez, boirez-vous toujours le vin et le thé de la même façon?