Un des avantages du métier de sommelier, c’est de pouvoir côtoyer tous les milieux sociaux. C’est extrêmement enrichissant, et avec les années de pratique, en étant un peu curieux et observateur, il est possible de tirer des constats, dont le suivant :  on ne boit pas tous/toutes les mêmes vins. Il y a des vins d’élite, des vins du peuple, des vins de bourgeois, des vins de connaisseurs, des vins de non-connaisseurs, et bien d’autres styles. Le choix de ces vins est bien sûr lié à notre portefeuille, mais ce n’est pas la seule raison, loin de là.

Nous choisissons grandement nos vins par rapport à l’image sociale que l’on se fait de nous-mêmes, et que les autres nous renvoient. J’ai longtemps vendu du Cabernet d’Anjou à des femmes qui adoraient en fait les rouges tanniques, et des grands crus de bordeaux à des personnes qui n’aimaient pas les vins boisés. C’est en organisant des ateliers de dégustation qu’on réalise ce genre de choses.

Or, si nous laissons la société choisir le vin à notre place, c’est souvent pour une raison principale : le problème se situe dans la différence entre l’imaginaire social riche versus imaginaire clos (« concept de Castoriadis »). On voit la différence de l’acheteur à l’imaginaire social riche et celui à l’imaginaire social clos selon les vins qu’il/elle achète. Car, ne l’oublions pas, le vin représente aujourd’hui la société économique et politique avant tout.

mathew-schwartz-718956-unsplashPhoto by Mathew Schwartz on Unsplash
Imaginaire social clos, manque de vie, manque…d’imagination.

Selon Jacques Blamont (astrophysicien français), Ce n’est pas le système économique qui pervertit l’âme humaine, c’est l’âme humaine qui pervertit le système économique. Ce qui agit réellement, c’est le consummérisme de chacun, pas le régime politique. Cela nous renvoi tout de suite à la notion d’achat éthique maintes fois mise en avant à travers ce blog. Si les consommateurs avaient un imaginaire social riche en général, l’achat de vins produits dans une optique de profit financier unique ne pourrait pas avoir lieu. Et le système en entier s’ajusterait alors. C’est bien donc à l’achat que doit commencer le vrai changement. Et pour savoir comment bien acheter du vin, et quels vins bien acheter, il faut s’informer (d’où la nécessité de s’abonner à ce blog par exemple).

Le vin était là avant l’homme de façon naturelle. Le raisin fermentait, tout comme le miel, et les ours s’en délectaient. L’homme a « dompté » aujourd’hui le vin pour sa consommation personnelle, mais il peut aussi le pervertir, de la même façon qu’il pervertit le système économique, ou de la même façon que l’on peut dompter un animal sauvage et en faire une bête de foire ou un animal de combat. Dans tous les cas il y a destruction.

Selon Pablo Servigne (auteur et conférencier sur le thème de l’effondrement des civilisations), c’est la taille des systèmes qui provoque la démesure. Les grosses exploitations (ici, viticoles) empêchent les petites de s’auto-gérer et déglinguent tout le système en entier. Au-delà du petit système de convivialité qui libère, le gros système technique devient alors trop grand et alienne son créateur. Quelques exemple pouvant illustrer différemment ces propos sont : les écoles qui ne forment plus des êtres humains libres de pensée mais des moutons, les voitures qui ne créent plus de libre circulation rapide mais des embouteillage, ou encore… les vignobles qui ne produisent plus de vins de terroir inspirés et inspirants, mais au contraire des vins de masses dangereux pour le corps et l’esprit.

On pense tout de suite aux autres acteurs du monde du vin qui prennent les grosses parts de marché et qui embrouillent le système sensé être fédérateur qu’est le vin : Robert Parker dans la presse, Michel Rolland chez les oenologues, les énormes exploitations truffant leurs vins de produits chimiques, les caves-supermarchés, les caves de luxe, les collectionneurs de vin, et tant d’autres. Les exploitations représentant un système de convivialité cité plus haut ne peuvent être que des vignobles de taille raisonnable, vendanges manuelles, partage, créativité, amitié et échange. Mais, comme le dit Jacques Blamont, c’est bien le consumérisme qui entraîne la création de ces grosses exploitations ou de ces personnalités voulant s’emparer de l’opinion publique. Ce sont nous, les consommateurs, qui créons ces déviances. NOUS.

peter-bond-510614-unsplashPhoto by Peter Bond on Unsplash
C’est beau, tant qu’on ne regarde pas d’où ça vient. Mais c’est notre création.

Toujours selon Pablo Servigne, à partir du moment où on simplifie un macro système, c’est l’effondrement. Revenir à des productions locales et uniquement locales dans ce monde du vin reviendrait à faire effondrer tout un système économique prédateur basé sur la loi du plus fort. C’est pourquoi le mouvement des vins naturels fait si peur à certain(e)s conservateurs/trices : ce mouvement incarne les valeurs citées plus haut, favorables à une économie saine et basée sur l’échange et le partage.

L’annonce d’une catastrophe ou changement est toxique en elle-même. nous vivons dans une société adolescente qui ne veut pas voir les limites, nos limites. Et pourtant, il est tout à fait possible de bien vivre avec cette idée. La limite n’est pas la fin, bien au contraire. C’est le commencement.

Mais pour vraiment changer les choses, il va falloir beaucoup, beaucoup de temps et d’efforts, et surtout s’y mettre très vite.

 

N’oubliez pas de vous abonner à ce blog si vous avez aimé cet article.